cours 1

CIVILISATION FRANCAISE – II A

Cours de M. Bron

 

 

 

COURS N°1 – PROBLEMATIQUE DE L’ENSEIGNEMENT DE LA CIVILISATION

 

 

 

L’enseignement de la civilisation accompagne celui de la langue, et s’inscrit dans une démarche qui allie, de façon différente selon les époques, trois objectifs

- un objectif langagier (système de la langue)

- un objectif culturel (connaissance d’une culture)

- un objectif formatif (éducation intellectuelle, morale, esthétique, spirituelle)

Le choix des objectifs détermine celui des contenus.

 

1. Les objectifs : pourquoi apprendre la civilisation ?

 

1.1. Approche historique

 

Avant le XVIIIème siècle, le mot « civilisation » n’existe pas. Les langues étrangères font l’objet d’un enseignement uniquement linguistique. Par contre on assigne aux langues anciennes (latin, grec) une fonction essentielle de formation de l’esprit, et elles sont le véhicule de la culture humaniste.

Du XIXème à la première moitié du XXème siècle, un peu sur le modèle de l’apprentissage des langues anciennes, on fait passer l’étude des langues étrangères par celle des textes des grands auteurs : l’approche de la civilisation se fait à peu près exclusivement par la littérature. « La civilisation, c’est la littérature » (Victor Hugo) ; « C’est à travers sa littérature qu’on apprend le mieux un pays étranger » (Simone de Beauvoir)

Une place spécifique est enfin accordée, dans l’apprentissage des langues, à l’étude de la civilisation, dans la seconde moitié du XXème siècle. Mais une Science des Civilisations se révèle bien difficile à construire, et s’éclate en approches sectorielles (histoire de l’art, histoire des idées, histoire religieuse…)

Dans les années 60, les méthodes audio-visuelles redonnent priorité à la langue, qu’elles espèrent faire apprendre par un conditionnement mécanique. La civilisation est momentanément oubliée au profit d’un objectif « utilitaire » : la pratique rapide de la langue en situation courante.

Mais on s’aperçoit vite qu’une langue fonctionne dans une culture, et qu’on doit relier le langagier et le culturel : c’est le programme de l’ « approche communicative », qui a encore cours aujourd’hui. Toutefois, on cherche actuellement à tirer profit de toutes les expériences passées en s’adaptant à chaque situation.

 

1.2. Les objectifs actuels

 

            Enseigner la civilisation, c’est aujourd’hui poursuivre un double but :

- « utilitaire » ou communicatif : la connaissance de la langue ne suffit pas à assurer l’intercompréhension ; une compétence culturelle, distincte de la compétence linguistique, est nécessaire pour éviter les malentendus et favoriser les échanges. Les entreprises, qui ont compris cette nécessité, organisent ainsi la formation interculturelle de leurs agents commerciaux.

-  « formative » ou symbolique : l’acquisition d’une compétence interculturelle acquiert une véritable dimension morale : il s’agit, en observant une civilisation étrangère, d’assurer sa propre construction identitaire en se dégageant des tendances ethnocentristes, nationalistes ou racistes…

 

1.3. Conséquences

 

            La poursuite de ces objectifs détermine l’approche des faits de civilisation. Au-delà de  l’apprentissage d’un ensemble fini de connaissances, il s’agit pour chacun d’une démarche de construction personnelle. L’observation, à travers les documents, des matériaux divers composant une culture, est l’occasion d’une éducation à la relativité et à la diversité, d’un dialogue avec l’autre dans lequel la vérité n’appartient à personne…

 

 

2. Les contenus : qu’est-ce qu’une civilisation ?

 

Dans l’expression « civilisation française », les deux termes demandent à être précisés. Mais leur définition soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses définitives.

 

2.1. La notion de civilisation

 

2.1.1. Premier sens du mot.

 

Le mot apparaît avec l’acception qui nous intéresse sous la plume de Mirabeau (1756), comme substantif dérivé du verbe « civiliser » = faire passer à un état social plus évolué. Le TLF distingue, dans un registre proche, un sens imperfectif (progrès d’un peuple dans le domaine des mœurs, des connaissances, des idées) et un sens perfectif (état d’une société ayant acquis un haut développement) ; la « civilisation » s’oppose alors à l’état de nature. Le Littré adjoint à ce dernier sens (état de ce qui est civilisé) un sens actif : « action » de civiliser. De toutes ces définitions se dégage l’opposition entre ce qui est civilisé et ce qui ne l’est pas : cette discrimination, qui évoque les entreprises de colonisation des peuples « primitifs », relève d’une vision profondément ethnocentriste.

Plus largement, cette définition s’appuie sur la prétention à définir une échelle mesurant les degrés de « développement » d’une société ; or, s’il est possible d’établir des classements économiques, il serait très aléatoire – et même dangereux – de  tenter de hiérarchiser des mœurs et des traditions, des idées, des créations artistiques, des spiritualités, des visions du monde…

 

 2.1.2. Deuxième sens.

 

Le deuxième sens du mot « civilisation » est celui qu’ont adopté, avec quelques nuances, tous les scientifiques, qu’ils soient historiens, sociologues, ethnologues… Pour eux, tout groupe humain, quelque soit l’état social dans lequel il se trouve, possède sa civilisation, et toutes ces civilisations se valent a priori, à l’instar de toutes les langues… Le mot recouvre alors une notion comptable et accepte le pluriel (les civilisations vs la civilisation) .

On emploie souvent indifféremment à la place du mot « civilisation » le mot « culture », qui permet l’adjectif « culturel », d’emploi commode. Ce parasynonyme se prête d’ailleurs à la même ambiguïté sémantique que le mot « civilisation » , selon qu’on l’emploie pour désigner un certain état valorisé des phénomènes caractéristiques d’un groupe social considéré comme supérieur (la culture), ou qu’on l’applique à ceux de tout groupe humain, sans faire intervenir aucun jugement de valeur.

Il faudra rester vigilant sur l’éventuelle et toujours possible contamination du sens scientifique (sens 2) par le sens idéologique (sens 1) : lorsqu’on parle de « civilisation française », le rayonnement et le prestige qui y ont été et y restent encore attachés, mêlés aux réactions affectives qu’elle provoque, peuvent induire une valorisation – ou  au contraire un rejet – peu compatible avec une approche objective. Ainsi F.Braudel prend-il soin, dès les premières lignes de son Identité de la France, d’affirmer sa volonté de « [tenir] soigneusement à l’écart » sa passion pour la France, objet de son étude.

 

2.1.3. Problèmes de définition.

 

            Le choix d’une approche « objective » ne suffit pourtant pas à résoudre le problème de la définition d’une civilisation. A partir d’une définition très générale comme ensemble des caractères propres à une société donnée, de multiples questions se posent :

-        cet ensemble est-il une accumulation d’éléments disparates, ou forme-t-il un tout cohérent ? S’il est tentant de lire une société comme un système organisé, il est sans doute illusoire de prétendre en donner une vue exhaustive. En s’y risquant, on serait sans doute conduit à valoriser (ou à dénigrer) ce que l’on appelle parfois le « génie des peuples ». En ce qui nous concerne, le « génie de la France », tel qu’on l’a parfois présenté, est une sélection de phénomènes culturels (littéraires, artistiques, gastronomiques…) valorisés comme représentatifs d’une entité nationale mythifiée.

-        Les domaines caractéristiques d’une société sont très divers. Georges Mounin les répartit en institutions sociales, politiques, juridiques d’une part, et manifestations de la vie intellectuelle, artistique, spirituelle d’autre part. J.Courtillon les classe en faits sociaux (rites d’action-réaction), idéologiques (croyances, valeurs) et esthétiques (goûts, art, création). Selon les définitions, on intègre ou non dans la définition les phénomènes scientifiques et techniques, souvent communs à un groupe de sociétés. La tradition des études en sciences humaines tend à privilégier les aspects immatériels (attitudes, comportements, manière de voir, de penser, de faire), en insistant sur leur transmission à l’intérieur du groupe et sur la notion d’héritage. Ross Steele distingue la Culture littéraire et artistique de la culture vécue au quotidien, culture ordinaire (Galisson) ou patrimoniale (Porcher). De même Pierre Bourdieu oppose à la « culture cultivée » (élitaire, consciemment acquise, et valorisante) la « culture anthropologique » (transversale, inconsciemment acquise et non distinctive).

-        Le groupe ou « société » pris en compte est difficile à définir dans ses limites et son unité : les historiens envisagent les « grandes civilisations » qui couvrent des entités géographiques transnationales. Les sociologues sont plutôt sensibles aux sous-groupes d’appartenance à l’intérieur des groupes nationaux et définissent des « cultures mineures ». Louis Porcher envisage ainsi des cultures sexuelles, générationnelles, professionnelles, régionales, religieuses…

 

2.2. La « civilisation française »

 

En appliquant à un pays, la France, le concept de civilisation, et en quête d’une insaisissable unité, on peut recourir à plusieurs critères différents pour poser les limites du champ d’investigation. L’adjectif « français » peut se définir

-        par la géographie : il faudra alors choisir de se limiter à la France métropolitaine ou d’intégrer aussi les territoires et départements d’Outre-mer témoignant de l’ancien empire colonial français. Les frontières même de la France ont été sujettes à des variations historiques jusqu’à une époque relativement récente. L’Europe les rend de plus en plus perméables. La culture française s’approprie par ailleurs  très naturellement des créateurs, tels Jacques Brel ou Raymond Devos, qui sont issues des zones limitrophes francophones (Belgique, Suisse…)

-        par la langue : la francophonie ne saurait pour autant tracer une limite claire. Si l’on pose souvent une sorte de lien structural entre la langue et la culture, comme entre le langage et la pensée, il importe de considérer que la langue française, parlée sur tous les continents, est de toute évidence liée à des cultures très diverses. Par ailleurs l’unité linguistique de la France elle-même est loin d’être une réalité simple (le rapport Cerquiglini de 1999 recense 29 langues régionales ou minoritaires sur le seul territoire de la France métropolitaine).

-        par la nationalité : la France a bâti dans son histoire une idée propre de la « nation ». On peut être tenté de s’appuyer sur la polysémie du mot « identité » : sens administratif d’une part (la « carte d’identité »), sens symbolique de l’autre (sentiment d’appartenance). La réalité actuelle de l’immigration en France et les fluctuations du Code de la nationalité, rendent pourtant délicate une approche qui réduirait la culture française à une culture étroitement nationale, vécue comme identitaire et menacée par les influences extérieures. Alors même que cette culture s’est si longtemps voulue universelle…

 

 

3. Les moyens : comment apprendre la civilisation ?

 

La civilisation est loin d’être une discipline constituée. Son enseignement fait appel aux méthodes et aux démarches des sciences connexes : l’histoire et la géographie, la sociologie, l’anthropologie, la sémiologie s’intéressent aux pratiques sociales qui constituent le culturel.

L’étude de la civilisation comprend aussi celle des discours tenus sur les pratiques sociales, et intéresse à ce titre les sciences du langage.

 

3.1. La géographie

 

C’est une science qui croise la nature et les hommes : science qui a pour objet l’étude des phénomènes physiques, biologiques, humains, localisés à la surface du globe terrestre (Dictionnaire Robert) spécialement dans un cadre local, régional, national. On distingue parfois une « géographie humaine » plus précisément centrée sur l’étude des populations (selon les secteurs d’emploi, le chômage, l’ éducation, les mouvements migratoires…).

Armand Frémont, dans son ouvrage France, géographie d’une société (Flammarion, Coll.Champs, 1997) parle de « géographie sociale » et n’hésite pas à croiser les domaines : il éclaire ses analyses avec celles de l’historien Braudel comme du sociologue Bourdieu, et même avec des œuvres littéraires. Il souligne ainsi une évolution de sa discipline vers une démarche interdisciplinaire sensible à la dimension culturelle des phénomènes sociaux.

 

3.2. L’histoire

 

L’histoire connaît depuis quelques décennies une évolution comparable, décrite par Pierre Ory dans son livre L’histoire Culturelle (PUF, Coll. Que Sais-je n°3713, 2004). Amorcée par les grands historiens de l’Ecole des Annales (Marc Bloch, Lucien Febvre) et par Fernand Braudel, puis confirmée par Michel Vovelle, Georges Duby, Jacques Le Goff, l’Histoire Culturelle est devenue une discipline à par entière avec la création en 1998 de l’ADHC. Elle s’appuie sur une définition de la culture comme culture anthropologique (ensemble des représentations collectives exprimées par une société) et s’attache aux représentations dominantes sans privilégier les événements ou les personnalités exceptionnels généralement retenus par l’histoire traditionnelle. Elle est en ce sens un bon outil de lecture de la « civilisation »

 

3.3. La sociologie

 

Elle a vocation à comprendre le fonctionnement d’une société, en étudiant les groupes et les sous-groupes d’appartenance des individus. La nation n’est pourtant pas le cadre le plus fréquent de ses recherches : priorité est donnée à la culture anthropologique des groupes « mineurs ». Elle est un outil essentiel pour prendre en compte la diversité d’une « civilisation ».

 

3.4. L’anthropologie

 

Elle analyse les phénomènes sociaux au niveau du comportement individuel, des réalités vécues par l’individu : habitudes, rites sociaux, institutions…

Son champ couvre par exemple les relations familiales et professionnelles, les codes de politesse, de salutation, de prise de parole, la perception et l’utilisation de l’espace, la façon de voir et de tenir le corps (habitudes vestimentaires, hygiène, diététique…), les gestes et les mimiques…

 

3.5. La sémiologie

 

En matière de civilisation, elle étudie les « emblèmes », la valeur symbolique des objets, des formes, des couleurs…

Elle est illustrée par Michel Pastoureau, Les emblèmes de la France (ed. Bonneton, 1998) et par la grande entreprise dirigée par Pierre Nora, Les lieux de mémoire, 7 vol. (Gallimard, 1984-1992)

Elle considère la civilisation comme un langage composé de signes. Dans certains de ses développements elle se rapproche ainsi de la linguistique.

 

 

Conclusion

Lire la « civilisation française » est donc une entreprise complexe qui demande à la fois de la rigueur et de l’éclectisme, une vue d’ensemble et la conscience de la diversité, la confrontation du passé et du présent, une démarche ouverte et toujours en chantier…

Un enseignement de la civilisation évitera difficilement de sélectionner des images ou des faits habituellement considérés comme essentiels ou particulièrement représentatifs. On ne doit jamais perdre de vue qu’ils sont un choix, si pertinent soit-il.

L’essentiel est de chercher le contact le plus étroit avec son objet, en lisant la presse, en s’attachant à tous les signes d’expression de la culture française dans son sens le plus large, en multipliant les échanges. Les connaissances seront ici certainement plus précieuses et plus riches si elles irriguent une expérience personnelle.

 

 

 

 

 

 

 


Trésor de la Langue Française, accessible sous sa forme informatisée sur le site http://atilf.atilf.fr/tlf.htm

Assiciation pour le Développement de l’Histoire Culturelle