cours 3

CIVILISATION FRANCAISE – II A

Cours de M. Bron

 

 

COURS N° 3              L’idée de Nation et le Nationalisme français   /    Le Code de la Nationalité

 

 

  1. Sources historiques du nationalisme français

 

Le mot “nationalisme” n’apparaît qu’au XIXème siècle. C’est pourtant du passé parfois le plus lointain que le nationalisme tire sa légitimité, et l’histoire lui fournit plusieurs événements fondateurs, en partie contradictoires, correspondant à diverses lectures de l’histoire nationale. On peut en retenir quelques-uns :

 

-        le baptême de Clovis (496) : la conversion au catholicisme du “premier roi de France” est à l’origine d’un nationalisme catholique, contre-révolutionnaire, qui fait de la religion un critère d’identité nationale.

-        C’est la monarchie qui va affirmer l’idée de nation réunie sous l’autorité du roi de légitimité divine (sacré à Reims). En 987, l’avènement d’Hugues Capet marque le début d’une très longue dynastie (Capétiens, puis Valois et Bourbons) qui donne à la France ses rois jusqu’en 1792. Ce nationalisme monarchique a pour couleur le bleu (couleur de la Vierge, patronne du Royaume de france), il a pour héroïne Jeanne d’Arc et pour ennemi héréditaire les Anglais. Les rois ont joué un rôle important dans l’organisation de l’Etat, par le prélèvement de l’impôt, l’instauration du Parlement et des Etats Généraux, la constitution d’une armée nationale : ils ont conduit le passage de la féodalité à la monarchie absolue.

-        La Révolution Française de 1789 légitime un nationalisme républicain, attaché à un Etat centralisé (jacobinisme), qui se glorifie du rayonnement mondial des idéaux révolutionnaires.

-        L’épopée Napoléonienne soutient une vision expansionniste de la “grandeur” de la France. Elle engendre le nationalisme colonial.

 

Ces références historiques manifestent sous plusieurs formes la présence d’un pouvoir d’état fort et centralisé. C’est bien le contrôle étatique du territoire sur les régions unifiées qui soutient l’idée française de nation.

 

 2. Conception française de l’idée de nation au XIXe

 

A la fin du XIXème siècle, le conflit entre la France et l’Allemagne, et la perte de l’Alsace-Lorraine, suscite une confrontation d’opinions sur l’idée de “nation”. Tandis que l’Allemagne s’appuie sur l’unité ethnique du peuple (communauté de langue et de culture, caractères raciaux), les penseurs français développent l’idée que la nation se constitue certes sur un passé commun, mais avant tout sur le consentement, le “désir de vivre ensemble”, l’adhésion volontaire de l’esprit et du cœur. La nation est avant tout une “conscience morale” (Ernest Renan)

 

Documents :

 

Document 1 : “Une nation est une âme.”

“Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent, avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet.

Ernest Renan, “Qu’est-ce qu’une nation ?”, Conférence prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882.

Document 1 bis : La nation selon E. Renan

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh !je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a plus le droit de dire à une province : “Tu m’appartiens, je te prends” . Une province, pour nous, ce sont ses habitants; si quelqu’un en cette affaire a le droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours revenir. (…)

Je me résume, Messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question.

Document 2 : La conception de la nation de Fustel de Coulanges.

“Vous croyez avoir prouvé que l’Alsace est de nationalité allemande parce que sa population est de race germanique et parce que son langage est l’allemand. Mais je m’étonne qu’un historien comme vous affecte d’ignorer que ce n’est ni la race ni la langue qui fait la nationalité. (…)

Ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur coeur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs, d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie. Voilà pourquoi les hommes veulent marcher ensemble, ensemble travailler, ensemble combattre, vivre et mourir les uns pour les autres. La patrie, c’est ce qu’on aime. Il se peut que l’Alsace soit allemande par la race et par le langage ; mais par la nationalité et le sentiment de la patrie, elle est française. Et savez-vous ce qui l’a rendue française ? Ce n’est pas Louis XIV, c’est notre révolution de 1789. Depuis ce moment l’Alsace a suivi toutes nos destinées ; elle a vécue notre vie. Tout ce que nous pensions, elle le pensait ; tout ce que nous sentions, elle le sentait. Elle a partagé nos victoires et nos revers, notre gloire et nos fautes, toutes nos joies et nos douleurs. Elle n’a rien eu de commun avec vous. La patrie, pour elle, c’est la France. L’étranger, pour elle, c’est l’Allemagne.”

Fustel de Coulanges, “L’Alsace est-elle allemande ou française ?”, Réponse à M. Mommsen, professeur à Berlin, Paris, 27 octobre 1870.

 

3. Les courants nationalistes

 

L’histoire de France a vu la manifestation de divers courants attachés à l’idée de “nation”, et appartenant à des familles politiques parfois très différentes

 

-        l’extrême-droite : tendances xénophobes et racistes, antisémite, s’est cristallisée à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Aujourd’hui, le Front National (Jean-Marie Le Pen) développe ses campagnes sur les thèmes de la préférence nationale, du rejet des immigrés, et célèbre la fête de Jeanne d’Arc.

-        l’unité nationale s’est réalisée contre l’Allemagne depuis 1870, la défense du territoire l’emportant sur les rivalités droite-gauche.

-        les républicains ont cautionné la défense de l’empire colonial français (Jules Ferry y voit un renforcement de la République)

-        à la fin du XIXème siècle, le général Boulanger suscite un important (et éphémère) mouvement nationaliste (le boulangisme) qui fédère des bonapartistes, des monarchistes et des républicains, de la droite à l’extrême gauche, sur la base d’un patriotisme populaire. Son organe de presse s’appelle “la Cocarde”.

-        la gauche française est devenue, après l’affaire Dreyfus, l’adversaire naturel du nationalisme; toutefois, elle porte aussi parfois, jusqu’à nos jours, la revendication nationale :

- en soutenant les mouvements de libération des peuples, et parfois les causes régionalistes

- en s’opposant à la mondialisation libérale.

-        la question européenne suscite des mouvements “souverainistes” dans lequel se reconnaissent des personnes venant de la droite comme de la gauche. Pour ces dernières, il s’agit de sauvegarder le “modèle social” français, de combattre la fermeture des entreprises (délocalisations) et la perte des avantages sociaux : c’est au nom de l’antilibéralisme qu’une partie de la gauche française a voté “non” au référendum sur la Constitution Européenne.

 

Le terme “nationaliste” est souvent connoté négativement, comme en témoigne cette phrase de Romain Gary : “Le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres”.

Mais le concept de nation reste très présent dans le champ politique français, décliné de différentes façons à propos des questions de l’identité nationale, de l’immigration, du républicanisme, de la protection économique et sociale…

 

 4. Petite histoire de la Nationalité française

 

L’attribution de la nationalité repose depuis l’origine sur l’application plus ou moins équilibrée de deux principes opposés

-        le droit du sol “jus soli”  (lieu de naissance)

-        le droit du sang “jus sanguinis” (filiation)

 

Au Moyen-Âge, l’importance du “fief” appuie l’idée d’un droit du sol (on appartient à son seigneur selon le lieu de sa naissance), mais l’apport du droit romain valorise l’idée de filiation : on considère alors qu’un fils de français né à l’étranger est français, à condition qu’il ait l’intention de rentrer au pays…

Le caractère héréditaire de la noblesse conforte la transmission de nationalité par filiation.

La Révolution française instaure, dans la constitution de 1793, la prédominance absolue du droit du sol : est considérée comme française toute personne résidant en France depuis au moins un an. Cette conception est en accord avec l’idée républicaine de la nation, les droits de l’Homme, l’égalité comme principe universel.

En 1804, le Code Civil napoléonien réintroduit en force le droit du sang. C’est désormais le père qui transmet la nationalité. La femme prend également la nationalité de son mari, disposition qui restera en vigueur jusqu’en 1927.

C’est en 1807 qu’on relève le premier emploi du mot “nationalité”. La question de l’immigration des étrangers est alors encore peu préoccupante. Les immigrés ne sont enregistrés qu’à partir de 1893. On a, après 1870, plutôt besoin des étrangers, dont l’apport est vu comme un renforcement démographique de la France face à l’Allemagne. Le premier grand texte sur la nationalité date de 1889 : d’esprit républicain, il consacre un retour au droit du sol (nationalité française pour les enfants nés en France), facilite la naturalisation des étrangers, mais restreint leurs droits (non-éligibilté de 10 ans) : on veut s’assurer de leur loyauté, on attend d’eux un engagement patriotique et militaire. La République développe sa conception de l’immigration, basée sur l’assimilation.

Dans l’Algérie devenue française, on donne la citoyenneté française aux Algériens, mais le Code de l’Indigénat limite largement leurs droits : la République se met en contradiction avec ses principes.

Sous l’occupation allemande, le régime de Vichy (Maréchal Pétain) aux ordres d’Hitler, promulgue les lois anti-juives, et organise la chasse aux “français de papiers” (cette expression désigne ceux que l’on ne considère pas comme de “vrais français”, bien qu’ils possédent une carte d’identité française). On dénaturalise les Juifs, on déchoit les résistants de la nationalité française (De Gaulle en est un exemple)

L’après-guerre voit augmenter les flux migratoires. L’immigration est rendue responsable par l’extrême droite des problèmes économiques (l’étranger est accusé de “manger le pain des français”), alors même qu’elle a été encouragée pour des raisons économiques.

En 1993, la loi Méhaignerie donne un coup de frein à l’accès “automatique” à la nationalité française : pour devenir français, il faudra en manifester la volonté. Mais la gauche supprime cette disposition en 1998.

Le problème de l’immigration est devenu aujourd’hui un enjeu politique, bien que l’apport migratoire soit resté plutôt stable (en 2003 : 145 000 naturalisations ou déclarations de nationalité par mariage) et que les immigrés manifestent généralement un attachement fort à la France. Les problèmes liés à l’immigration clandestine, ainsi que la montée de l’intégrisme islamique, ont contribué à renforcer la méfiance vis-à-vis de l’immigré, suspecté d’être une sorte d’ennemi intérieur…Mais les difficultés tiennent pour l’essentiel à l’échec relatif de l’intégration (assimilation républicaine) des “populations issues de l’immigration” (fils d’immigrés qui ont généralement acquis la nationalité française), et à leur maintien dans une situation sociale dégradée (crise des banlieues)

La volonté politique actuelle est de contrôler et de limiter l’immigration. En 2006, un Contrat d’Accueil et d’Intégration prévoit la formation linguistique et civique des immigrés. Parallèlement, le contrôle est renforcé pour lutter contre les mariages blancs, et les délais d’accès à la nationalité sont allongés.

Une polémique s’est élevée en 2007 autour de la décision d’établir des statistiques ethniques et d’introduire les tests ADN dans le contrôle de l’immigration par rapprochement familial : beaucoup y voient une remise en cause des principes et des traditions de la République.

 

 

 

Document :

 

le film “Indigènes” (Rachid Bouchareb, 2006)

 

Ce film insiste sur la place des Algériens engagés dans l’armée française lors de la Seconde Guerre Mondiale, pour lutter contre l’ennemi nazi. Il vise à obtenir la reconnaissance de la place et du rôle des immigrés dans la nation française.

On a vu à cette occasion les acteurs du film revendiquer l’emblème du drapeau bleu-blanc-rouge.