cours 4

CIVILISATION FRANCAISE – II A

Cours de M. Bron

 

 

COURS N° 4          L’épanouissement de la République (1885-1918)   /  Les emblèmes de la FRANCE

 

 

PARTIE I . Les emblèmes de la France

 

Un “emblème” est un signe qui dit l’identité, à la différence d’un “symbole”, qui exprime une idée, une notion, un concept.

La France compte nombre de signes symboliques :

-        des lieux : Alésia (résistance et défaite de Vercingétorix), St-Denis (tombeaux des Rois de France), Reims (lieu du sacre des Rois), Versailles (symbole du rayonnement de la monarchie absolue), le Mont Valérien (mémorial de la Résistance)…

-        des événements : l’Appel du 18 Juin 1940 (lancé par De Gaulle)…

-        des personnages historiques : Jeanne d’Arc, De Gaulle…

-        des monuments : la Tour Eiffel…

-        des produits (vins, fromages…) et des activités (le Tour de France cycliste…)

 

Les emblèmes de la France sont également nombreux et divers. Selon les époques, ils ont revêtu des significations variables. Ils appartiennent à un patrimoine ancien, constitué depuis le XIIIème siècle et même avant.

 

La France a un seul emblème officiel : le drapeau tricolore, et un hymne officiel : la Marseillaise.

Les autres emblèmes les plus couramment utilisés sont : le coq, la couleur bleue, la cocarde, la Marianne, le bonnet phrygien…

 

  1. Les couleurs du drapeau

 

- le bleu :

C’est la couleur habituellement portée par les équipes sportives nationales (“les Bleus” = l’équipe de France)

Des trois couleurs du drapeau, c’est la couleur la plus ancienne. Les armoiries royales dès le XIIème siècle sont “d’azur semées de fleurs de lys d’or”; le bleu serait la couleur familiale des Capétiens. C’est aussi celle de la Vierge, patronne du royaume de France, dont le culte est activé à partir du XIIème siècle.

Le bleu est la couleur la plus consensuelle, alors que le blanc est davantage associé à la contre-révolution, et le rouge à la révolution.

 

- le rouge :

Sous l’Ancien Régime, le drapeau rouge (oriflamme de Saint-Denis et plus anciennement des Carolingiens) était essentiellement un signal de danger, qu’on brandissait pour interdire les attroupements.

Le 17 juillet 1791, les Parisiens manifestent au Champ de Mars pour demander la destitution du Roi (arrêté à Varennes alors qu’il tente de fuir à l’étranger). Pour éviter une émeute, on hisse le drapeau rouge, mais on tire aussi sur la foule, et il y a 50 morts. Dès lors le symbole est inversé : le drapeau rouge, “teint du sang du peuple”, devient l’emblème de l’insurrection, associé au bonnet rouge des sans-culottes.

Brandi sur les barricades en 1832, il accompagne en 1848 la proclamation de la République, mais ne devient pas emblème national (à la suite de l’intervention de Lamartine). Ce sera aussi en 1871 le drapeau de la Commune de Paris, puis son succès international en fait le drapeau des partis socialistes et révolutionnaires du monde entier, et plus tard celui des partis et des régimes communistes (URSS, Chine).

 

- le blanc :

C’est à l’origine la couleur royale associée au commandement militaire. La célèbre phrase prononcée par Henry IV à la bataille d’Ivry (guerres de religion) “Ralliez-vous à mon panache blanc !” signifie que le panache du roi remplacera le drapeau blanc si celui-ci vient à disparaître dans le combat.

A partir de 1789, le blanc est la couleur des royalistes (avec la cocarde blanche) et de la contre-révolution. Il est adopté comme drapeau par les armées émigrées comme par les Chouans (contre-révolutionnaires catholiques de l’Ouest de la France)

Sous la Restauration (1815), Louis XVIII le substitue au drapeau tricolore, mais depuis le XVIIIème siècle, il est aussi devenu le signe de reddition de toutes les armées d’Europe !

En 1871, la dernière tentative de restauration de la monarchie, avant le triomphe de la République, échoue en partie parce que le Comte de Chambord, petit-fils de Charles X, tient trop au drapeau blanc… les emblèmes aussi font l’histoire !

 

  2. Le drapeau tricolore

 

Il apparaît sous la Révolution, précédé de l’apparition de la cocarde tricolore (portée après la prise de la Bastille)

On y voit souvent le blanc (représentant la monarchie de droit divin) “encadré” par les couleurs de la Garde Nationale de Paris, défendant la souveraineté populaire.

L’association des trois couleurs serait due au Marquis de La Fayette, alors chef de la Garde Nationale. La Fayette était certainement heureux de reproduire ainsi les couleurs de la révolution américaine, aux côtés de laquelle il était allé combattre quelques années auparavant.

En 1790, pour la fête de la Fédération, les trois couleurs pavoisent le Champ de Mars. Le port de  la cocarde “nationale” sera même imposé de 1792 à 1794 !

Mais ce n’est pas encore le drapeau français.

La marine adopte la première la disposition en bandes verticales, tandis que les armées de terre utiliseront encore jusqu’en 1804 des combinaisons différentes des trois couleurs. On attribue parfois au peintre David l’uniformisation de la largeur des trois bandes et la position du bleu à la hampe.

Devenu en 1794 drapeau de la nation, le drapeau tricolore sera abandonné sous la Restauration (1815-1830) puis rétabli par Louis-Philippe, définitivement cette fois-ci : toutes les tentatives de lui substituer le drapeau rouge (1848 et 1871) ou le drapeau blanc (1873) échoueront désormais.

 

Document :

 

Lamartine sauve le drapeau tricolore, le 25 février 1848  (tableau de Philippon)

Lamartine sauve le drapeau tricolore 

Le discours de Lamartine :

« Citoyens, vous pouvez faire violence au gouvernement vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France.. Si vous êtes assez mal inspirés pour imposer une république de partis et un pavillon de terreur, le gouvernement est aussi décidé que moi-même à mourir plutôt qu’à se déshonorer en vous obéissant. Quant à moi, jamais ma main ne signera ce décret. Je repousserai jusqu’à la mort ce drapeau de sang et vous devriez le répudier plus que moi : car le drapeau rouge, que vous-mêmes rapportez, n’a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et 1793, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie. »

 

  3. Bleu-Blanc-Rouge : interprétations

 

Le drapeau tricolore va donner lieu par la suite à des interprétations sans rapport direct avec son origine historique.

Edmond Rostand interprète en poète la symbolique des couleurs de ce drapeau…

 

            Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut

            Puisque le bas trempa dans une horreur féconde

            Et que le haut baigna dans les espoirs du monde

 

Tandis que l’écrivain congolais Alain Mabanckou y lit la France “enfouie au fond de chacun de nous” :

 

Le Bleu pour le ciel, la douceur, l’espérance et la force de l’âme. Le Blanc pour la chance donnée à chacun afin de parvenir à ses fins (même par tous les moyens comme les personnages de mon roman). Le Rouge pour le rebondissement, le côté pourpre du rêve, l’éclat, l’émerveillement et parfois le désenchantement.  (Bleu-blanc-rouge, 1998)

 

On rapproche souvent le drapeau de la devise républicaine en affectant dans l’ordre une couleur à chacun des trois termes “liberté”, “égalité”, “fraternité”.

C’est ce que fait le cinéaste polonais Krysztof Kieslowski, dans sa trilogie “Trois couleurs…”

D’autres en font, plus prosaîquement, une utilisation commerciale (une boutique de mode, une agence de publicité québécoise, etc…)

 

  4. La Marseillaise

 

Ce chant de guerre, composé par Rouget de l’Isle, fut d’abord celui de l’armée du Rhin partant combattre la Prusse en 1792. C’est un bataillon de volontaires marseillais montés à Paris pour demander la destitution du roi, qui imposa ce chant lors de la prise des Tuileries, le 10 Août 1792.

Il fut dès lors associé à la chute de la monarchie.

En concurrence avec d’autres chants patriotiques et révolutionnaires (Ca ira, la Carmagnole, le Chant du départ…), il fut choisi et consacré chant natioanl par la Convention du 14 Juillet 1795.

Ecartée sous les Premier et Second Empire et sous la Rstauration, la Marseillaise revint à chaque révolution jusqu’à son adoption définitive en 1879.

Son caractère très “révoutionnaire” s’atténua quelque peu quand elle devint en 1914, le chant de l’unité nationale.

 

  5. Le coq

 

Le “coq gaulois” est un emblème très ancien, datant de l’époque gallo-romaine.

Il tire son origine d’un jeu de mots en latin : l’homonymie entre Gallus “Gaulois” et gallus “coq” en latin a donné très vite matière à des rapprochements et des comparaisons, déjà présentes dans les textes de César ou Suétone… Le coq apparaît comme effigie sur les monnaies de la Gaule romaine.

Au Moyen-Âge, le coq sert à ridiculiser le roi de France, dont il illustre le caractère vaniteux, fanfaron et querelleur (image proche de celle de Chanteclerc dans le Roman de Renart) : il ne peut guère rivaliser avec le léopard anglais, l’aigle allemand ou le lion italien !

Pourtant, la royauté le revendique, lui confère des valeurs de courage et de vigilance, et en fait un emblème royal au XVIème et XVIIème siècles. En 1782, il est même prévu pour figurer sur le sceau des Insurgents (révolution américaine)

La Révolution en fait l’emblème du Tiers-Etat, ce qui renforce son caractère rural et populaire. Il en vient à incarner la résistance anti-monarchique, et il est officiellement admis comme emblème en 1848, en même temps que le drapeau tricolore. Il devient patriote en 1914, et résistant en 1940.

Un peu oublié sous la 5ème république, à cause de son caractère trop rural, ou de son assimilation au coq des églises, il reste l’emblème officiel de la Communauté Wallonie-Bruxelles.

En France, son image est surtout évoquée pour critiquer une attitude prétentieuse et chauvine, et son utilisation se limite essentiellement au domaine sportif (la mascotte Footix de la Coupe du Monde 1998 était un coq…)

 

  6. La Marianne

 

La Marianne est la figure allégorique de la République Française. C’est une femme. Elle est souvent coiffée du bonnet phrygien, attribut antique des esclaves affranchis. Mère nourricière, elle symbolise la patrie tantôt guerrière, tantôt pacifique et généreuse. Elle exprime tendresse, fraîcheur, assurance…

Son origine est un prénom provincial, usité au XVIIIème siècle dans les campagnes, et donné aux filles qui devaient souvent travailler comme “bonnes” dans les riches demeures des villes.

La Marianne est utilisée comme symbole républicain sur les timbres-poste, la monnaie (sur les centimes d’€), son buste est exposé en mairie…

Son image a été modernisée lorsqu’on a pris comme modèle pour sa représentation certaines actrices ou personnalités célèbres (Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Laetitia Casta…)

A la différence des autres emblèmes de la France, la Marianne représente non pas la nation, mais  exclusivement la République.

 

 

Document :

 

L’assemblée Nationale pavoisée de décorations emblématiques

L’assemblée nationale pavoisée 

 

 

 

PARTIE II .  L’épanouissement de la République

 

  1. Historique

 

La République issue de la Révolution française n’a pas résisté à l’aventure Napoléonienne et aux Restaurations monarchiques. Il faudra environ un siècle pour parvenir à l’instauration quasi-définitive en France du régime républicain.

Celui-ci naît véritablement avec la IIIème République, en 1875.

Voici le récit de l’avènement de la République en France :

Au sortir du Deuxième Empire, la France est confrontée au péril extérieur. C’est la guerre avec la Prusse (1870), qui aboutit, après la défaite de Sedan, à la perte de l’Alsace-Lorraine. Le peuple de Paris se “met en commune” (mai 1871) mais cette révolte est écrasée par l’armée (la “semaine sanglante”), et la gauche la plus radicale est écartée du jeu politique. Républicains modérés et monarchistes s’entendent sur la priorité à donner à la défense nationale. L’assemblée élue après la Commune, selon la loi de 1849 (IIème République), est majoritairement conservatrice; elle s’appuie sur un désir d’ordre et de religion. Les institutions sont mal assurées, on est dans une “république précaire”, dont les monarchistes espèrent bien voir sortir une nouvelle “restauration” (retour d’un roi). Mais ils sont divisés : les plus extrémistes (“légitimistes”) tentent d’imposer comme roi le Comte de Chambord, sans y parvenir (à cause de l’exigence du Comte, qui refuse le régime parlementaire et le drapeau tricolore), tandis que les “orléanistes” sont prêts à composer avec la République, pourvu que lla place de l’Eglise soit respectée.

Adolphe Thiers, qui fait fonction de chef de l’Etat, est finalement contraint à la démission au profit de Mac-Mahon, imposé par les légitimistes. Mais les Républicains ont remporté des succès aux élections. Alliés aux “orléanistes” contre les légitimistes, ils imposent à une très courte majorité (une seule voix d’avance!) l’amendement Wallon par lequel sont définis les principes constitutionnels qui vont durer jusqu’en 1940 :

- le Président de la République est élu par les deux chambres (Sénat et Chambre des Députés), pour un mandat de 7 ans

- le Sénat, élu par les “grands électeurs” (et non au suffrage universel), représente la France rurale, (généralement conservatrice), et fait “contrepoids” à la Chambre des Députés

- le gouvernement est responsable devant la Chambre des Députés, mais la Président de la République peut prononcer la dissolution de la Chambre

- le scutin uninominal est adopté contre le scutin proportionnel de liste

Ces principes créent un équilibre acceptable par tous les modérés : c’est en fait une victoire du “centre”…

Le 16 mai 1877, alors que la droite tente de renforcer le pouvoir de Mac-Mahon, la Chambre, qui a voté la défiance, est dissoute.

Les élections de 1877 sont remportées par les Républicains (avec à leur tête Gambetta), qui finissent par contraindre Mac-Mahon à démissionner. En 1879, Jules Grévy devient le premier président de la IIIème République.

Gambetta déclare (1880) : “Il n’y a qu’une France et qu’une Rèpublique”.

 

 

  2. La construction du mythe républicain

 

 

2.1.  Les libertés garanties par la loi

 

A partir de 1880, une série de lois vont garantir les libertés :

- tolérance sur les débits de boisson (le “café” va devenir, spécialement à Paris, un lieu mythique de sociabilité)

- liberté de réunion, liberté de la presse

- liberté syndicale

- liberté du divorce

- lois solaires de Jules Ferry, instaurant l’école “laïque, gratuite et obligatoire”

- loi de 1901 : liberté d’association

 

La IIIème République va construire le modèle républicain par la mise en place des institutions républicaines et la référence constante à l’idéal démocratique.

 

Les institutions républicaines :

- la prépondérance de la Chambre des députés, représentation du peuple souverain. Les hommes politiques ne peuvent gagner leur légitimité que par la confiance des électeurs.

- Le Sénat et le Président voient leur rôle modéré

- La liberté individuelle (héritage des Lumières) et le droit de vote sont imprescriptibles

- Le suffrage universel suppose l’éducation pour tous (éducation civique et morale)

 

L’idéal républicain :

- égalité des citoyens

- cadre juridique garantissant les libertés

- fort pouvoir parlementaire

- être collectif unifié par le patriotisme et la référence au passé (la Révolution française de 1789 a gagné la “bataille de la mémoire”) : l’équivalence peuple = nation = république est scellée.

 

 

2.2.  Une révolution culturelle

 

La fête républicaine

 

La République va être d’autant mieux acceptée par tous qu’elle n’impose pas de doctrine politique. Elle va par contre bénéficier d’une forte promotion “culturelle”, affective et implicite, symbolique et festive. Evitant la propagande partisane, elle promeut la sociabilité et valorise la fête républicaine.

Les banquets, défilés, fêtes sportives, foires, bals… se multiplient.

En 1885, les funérailles de Victor Hugo sont l’occasion d’un énorme rassemblement consensuel, qui marque l’irruption des masses dans la vie sociale. Dans une ambiance de fête foraine, le peule défile, manifestant “la joie d’une nation libre de ses destinées”

A l’occasion de la fête du 14 Juillet, les citoyens se fêtent eux-mêmes et se mettent en scène avec force drapeaux et lampions…

Les débuts de la République sont la création d’un art de vivre ensemble et de rêver ensemble.

En 1998, la victoire de l’équipe de France en Coupe du monde de football, dont la date coïncide avec la Fête Nationale, semble réveiller un instant le rêve républicain (voir document 1)

 

La promotion symbolique de la République

 

Les premières mesures de Jules Grévy sont d’ordre symbolique :

- la Marseillaise chant national

- le 14 Juillet fête nationale

- Le drapeau Bleu-Blanc-Rouge est l’emblème unique de la Nation et de l’Armée.

 

Des efforts considérables sont portés vers l’édifice qui abrite le pouvoir municipal démocratiquement élu:

- l’Hôtel de ville (dans les villes)

- la Mairie-Ecole (dans les villages)

La mairie, décorée d’inscriptions symboliques (RF) et d’allégories de la République (la Marianne), vole à l’église le rôle central d’encadrement de la vie quotidienne (cadastre, état-civil, archives, justice de paix, mariages, conscription, listes électorales). On y célèbre même baptêmes et enterrements civils.

La République édifie partout des écoles, des bibliothèques, des musées…

La réussite de la IIIème République est en grande part d’avoir conquis la “France profonde” et “provincialisé” l’idéal républicain. L’”école pour tous” a fait de l’Instituteur le porte-parole de la République dans chaque village, où il disputait au curé le rôle principal.

 

 

Documents :

 

Document 1 .

“Bleu-blanc-rouge”, éditorial de Charles Sylvestre paru dans le journal l’Humanité le 14 juillet 1998

 

Dans la floraison des drapeaux qui accompagne la victoire en Coupe du monde il y a une exaltation nationale qui marque le 14 Juillet 1998.

 L’homme qui a conçu le calendrier de la Coupe du monde de football est un génie. Il a fixé le rendez-vous de la finale dans un lieu qui s’est appelé le Stade de France. Il en a arrêté la date au soir du 12 juillet afin que le lendemain de la victoire coïncide avec la veille du 14 Juillet français. Il se serait même assuré de la capacité d’Aimé Jacquet à faire gagner son équipe pour que le Mondial s’achève en apothéose nationale.

 Non, bien sûr, personne n’avait prévu tout cela. Mais, dans la vie des peuples aussi, il y a des coups de génie. Il y faut des talents, on les a vus à l’éuvre. Il y faut de l’art collectif, il a triomphé. Il y faut un enthousiasme général, il vient de se manifester, nuit et jour, sur les Champs-Elysées. Qui réalise de grandes choses se grandit. L’équipe qui a joué, le peuple qui l’a aimée, le pays qui a organisé se sont grandis.

 La France peut donc être bien dans sa peau, à la rencontre du monde. A condition qu’elle soit elle-même. Le philosophe Pierre Bourdieu avait eu, il y a quelques années, cette idée un peu passée inaperçue : parmi les indices qui mesurent les performances du pays, on devrait créer le BNB, le “bonheur national brut”. On en a aujourd’hui le goût, même s’il est, comme la liesse populaire, fugitif. Et si l’on se posait la question du “BNB” dans la vie courante de chacun, dans les choix du pays ?

 De malins esprits voudraient transformer cette réjouissance commune en une sorte de grande harmonie sociale réconciliant Neuilly et La Courneuve, le ballon ayant arrondi les angles de la lutte des classes… Mais peut-être auront-ils à découvrir que l’exaltation des sentiments et des valeurs cultive plutôt le désir d’une vie plus belle que l’accoutumance à la privation et à la médiocrité.

 Merci le football. A des millions de voix, émues ou rieuses, la France s’affirme comme celle du Kabyle Zidane, de l’Ariégeois Barthez, du Guadeloupéen Thuram, du Ghanéen Desailly. Même l’académicien Alain Peyrefitte s’en félicite dans “le Figaro”. Il faut croire que Le Pen, pour lequel il n’est pas sans complaisance, a perdu dans cette partie plus que le Brésil.

 Le 14 Juillet 1998 ne ressemble pas aux précédents. On n’a jamais vu, depuis deux jours, autant de drapeaux bleu-blanc-rouge. Il en manque même ce matin aux frontons des bâtiments publics. Pour une fois, on ne se plaindra pas du larcin. Ils ont été “dérobés” par de jeunes mains qui, jusque-là, ne les apercevaient même plus, dans leur existence officielle et qui, souvent pour la première fois, les brandissent dans la rue. Ils disent la nation, ils n’en disent pas tout, mais suffisamment déjà pour donner envie de réveiller ces trois mots : liberté, égalité, fraternité.

 

 

Document 2

“Le Tour de la France par deux enfants” (1877) : le “petit livre rouge” de la République

 

Publié en 1887 sous le pseudonyme de G. Bruno, ce livre fut sans doute le plus gros succès de la littérature pédagogique de tous les temps : plusieurs centaines d’éditions, près de 9 millions d’exemplaires vendus.

C’est un livre de lecture destinés aux enfants des écoles. Chaque chapitre commence par une maxime, un précepte de conduite et s’organise autour d’un thème principal. Illustré de gravures, le livre permet l’apprentissage de l’histoire, de la géographie, des sciences naturelles, des techniques et de la morale.

Le livre raconte le périple à travers la France de deux orphelins originaires d’Alsace, qui cherchent à rejoindre leur oncle pour que celui-ci les aide à obtenir la nationalité française (en 1871, l’occupant allemand laisse neuf mois aux habitants de l’Alsace-Lorraine pour choisir la nationalité française).

Leur voyage est une découverte des paysages et des activités des régions traversées, en même temps qu’un apprentissage du courage et des valeurs républicaines. L’image de la France, assez nostalgiquement archaïque et rurale, est à la fois celle de la diversité et de l’unité. L’intention est clairement patriotique et vise à grandir la France dans l’esprit des lecteurs.

Nicolas Demassieux – Introduction du Tour de France par deux Enfants