cours 5
CIVILISATION FRANCAISE – II A
Cours de M. Bron
COURS N° 5 – L’Ecole de la République et la question de la laïcité
De 1879 à 1885, Jules Ferry est ministre de l’Instruction Publique : son nom reste associé aux lois sur l’Ecole, par lesquelles se construit en France l’ « Ecole de la République » gratuite, laïque et obligatoire.
Dans le domaine éducatif, l’œuvre réalisée par la IIIème République reste un arrière-plan historique essentiel pour comprendre la France d’aujourd’hui.
1. La République et la Culture : un contrat émancipateur
La IIIème République passe avec le pays une sorte de contrat moral et social émancipateur.
Elle fait œuvre de promotion culturelle, elle soutient l’éducation populaire par la lecture et les arts.
- la demande et l’offre d’instruction s’élargit à tous les milieux. On ouvre de nombreuses bibliothèques. Les cours du soir se développent. Les associations sont très actives, et mettent en place les œuvres péri- et para-scolaires : la Ligue de l’Enseignement est fondée en 1866 par Jean Macé, avec pour devise « Un avenir par l’éducation populaire »
- la liberté de création artistique devient une réalité après la suppression de la censure théâtrale en 1906.
- les Beaux-Arts sont mis sur le même pied que les Sciences et les Lettres. En 1875 est créé le Conseil Supérieur des Beaux-Arts, dont la mission est de « socialiser l’art comme capital commun » et de « développer dans le pays entier le sentiment de l’amour du beau » On instaure un service public de la diffusion et de la récompense artistiques, car on assigne aux arts une fonction républicaine. Mais l’Etat sait rester neutre et ne pas imposer d’art officiel.
- le Droit républicain vient conforter la place de l’art et des artistes dans la société :
En 1913, la loi sur la protection des monuments historiques officialise la notion de patrimoine national.
En 1902, la loi sur la propriété intellectuelle accorde aux créateurs non seulement un droit patrimonial, mais également un droit moral sur leurs œuvres. Dans l’esprit de la Société des Auteurs fondée par Beaumarchais, elle permet aux créateurs, puis à leurs héritiers, de rester maître de la diffusion et de l’usage qui est fait de leurs créations durant une période de 70 ans. Le droit de propriété morale est quant à lui perpétuel et inaliénable.
Ces principes sont aujourd’hui mis à mal par la diffusion difficilement contrôlable des œuvres sur Internet, et la vigilance est nécessaire pour sauver ce droit fondamental, tout en l’adaptant aux nouvelles technologies.
2. La formation des élites républicaines
Un large effort est fait pour développer l’enseignement supérieur universitaire, à Paris comme en Province.
La République compte sur ses chercheurs et ses savants pour assurer son rayonnement mondial. De grandes revues scientifiques sont lancées. Le concours d’Agrégation est ouvert aux filles en 1885. Les Grandes Ecoles permettent la sélection et la promotion des plus méritants et elles continuent encore de nos jours à produire les élites. Pourtant on leur reproche souvent aujourd’hui d’assurer surtout la reproduction de la classe sociale la plus favorisée, et de contribuer à une école « à deux vitesses » : c’est que la fonction d’ « ascenseur social » attribuée à l’Ecole est aujourd’hui très largement « en panne »…
Ces Grandes Ecoles sont :
- l’ENS (Ecole Normale Supérieure), ouverte aux filles en 1881 (Sèvres)
- l’EPHE (Ecole Pratique des Hautes Etudes), fondée en 1868
- Ecole des Sciences Politiques (Sciences-Po) en 1872
- Ecole des Hautes Etudes Commerciales (HEC) en 1881…
3. La « communale »
On désigne par ce terme l’école primaire assuré dans l’école de la commune (ville, village) au plus près des populations urbaines comme rurales, et ouverte à tous. Si l’école maternelle a également été développée (elle scolarise environ un quart des enfants de 2 à 6 ans en 1900), c’est l’école primaire qui a fait l’objet du plus fort investissement et qui a le plus profondément marqué la société française et son imaginaire collectif.
Elle est en effet le produit d’un combat mené par les militants de la laïcité, à la fois anti-cléricaux et patriotes (cf. ci-dessous le § 4 « La bataille de la laïcité »)
Elle résulte de la volonté de séparer l’éducation religieuse et l’éducation civique. En 1880, seule l’école de la Nation est habilitée à délivrer les diplômes. Des établissements sont créés pour l’éducation des filles (les programmes ne seront totalement alignés sur ceux des garçons qu’en 1924)
En 1879, une Ecole Normale est ouverte dans chaque département pour former les instituteurs, et en 1882, l’instruction religieuse n’est plus dispensée dans l’école publique, mais au catéchisme (pour lequel le jeudi est laissé libre)
Les programmes et les méthodes dénotent la foi dans l’instruction moderne et le refus d’une idéologie imposée (apprendre à penser par soi-même) :
- le leçon de choses en sciences naturelles (observation des hannetons, du potager, etc…) remplace les méthodes scolastiques.
- l’instruction civique et morale, conçue comme l’intériorisation de la laïcité républicaine, vise à transmettre une éthique et une sagesse faites de « ce qui n’est contesté par aucun homme de bon sens »
Il s’est créé une véritable mythologie de la « communale », regroupant ses aspects matériels, son contexte social, son orientation républicaine. Voici quelques éléments de cette « mythologie »
- place et rôle de l’instituteur : il dispute au curé la place prépondérante dans le village. Il est souvent en même temps secrétaire de mairie. Représentant l’Etat républicain, il n’en est pas moins attaché, souvent fortement, à l’identité régionale (« patriotisme de clocher »), même s’il impose en classe l’usage de la langue française.
- la mairie-école, édifice construit dans de nombreux villages, regroupe les deux institutions républicaines (les maires sont élus depuis 1884) ; elle appartient au patrimoine architectural.
- les bourses : elles sont accordées aux familles pauvres dont les enfants sont méritants.
- la cérémonie de la distribution des prix
- le Certificat d’Etudes primaires : souvent encadré et fièrement accroché au mur des maisons, il est le symbole de l’accès à l’instruction des milieux les plus défavorisés.
- les pupitres, le porte-plume et le buvard, le plumier en bois, l’encrier en porcelaine et l’encre violette, l’ardoise, le tablier, les bons points et les images données en récompense… et l’odeur de la craie…
- le matériel pédagogique : le globe, le boulier, les cartes géographiques Vidal de la Blache et les planches illustrées, la lanterne magique (appareil de projection), les mesures et la balance Robertval avec ses poids
- les livres scolaires : les livres des mêmes auteurs ont été utilisés par plusieurs générations d’élèves (Lavisse, Malet et Isaac en histoire, Noël et Chapsal en grammaire…). Sans parler du «Tour de France par deux enfants », véritable best-seller des premiers temps de la République.
- les connaissances et les exercices : l’histoire illustrée par des scènes ou des grands hommes (tels que : la mort de Bayard le chevalier « sans peur et sans reproche », Pasteur sauvant un enfant atteint par la rage, Bernard Palissy brûlant ses meubles pour inventer l’émail, l’assassinat d’Henry IV par Ravaillac, etc…), la géographie (avec la liste des provinces et des départements avec leur préfecture), les sciences naturelles (avec l’observation de la croissance du haricot…), le calcul (avec les problèmes de trains qui se croisent et ceux de baignoires et de robinets qui fuient !…et la récitation des tables de multiplication…)
Cet ensemble assez uniformisé et présentant volontiers une image valorisante de la France, transmis avec une foi très forte par ces « hussards de la République » que furent les instituteurs, a permis d’apprendre à lire, écrire et compter à 75% de la population en 1880.
DOCUMENTS
Document 1 : Photographie de Robert Doisneau : la communale
On y observe le matériel utilisé, les blouses des enfants… et le regard nostalgique et attendri du photographe !
Document 2 : une mairie-école de village (1910)
Document 3 : « Vive l’Ecole de la République »
http://www.vivelecoledelarepublique.fr/
Dans ce « clip » financé par le Ministère de l’Education Nationale, plusieurs personnalités célèbres expriment leur reconnaissance envers un des professeurs qu’ils ont connus et apprécié en fréquentant l’Ecole publique.
4. La bataille de la laïcité
4.1. La culture du conflit
On observe souvent dans la société française une culture politique du conflit. Longtemps marquée par l’affrontement droite-gauche, la vie politique et sociale est riche d’affrontements, de manifestations et de grèves.
Une des origines de ce caractère conflictuel est peut-être à rechercher dans le long conflit qui opposa en France l’Eglise et l’Etat.
En 1877, le chef de file républicain Georges Clemenceau, déclare : « le cléricalisme, voilà l’ennemi ! »
Dans une France profondément chrétienne, «fille aînée de l’Eglise » (selon Charles Péguy), un courant « rationaliste » fort oppose, surtout depuis le XVIIIème siècle, l’usage de la Raison communément partagée entre les hommes à la hiérarchie et aux normes établies par la transcendance divine.
La France devient le terrain de cet affrontement, à la différence d’autres pays européens comme par exemple les pays anglo-saxons. Pourquoi ?
Les historiens proposent deux éléments d’explication :
- le catholicisme en France n’est pas simplement une doctrine, c’est aussi une pratique : l’engagement direct de l’Eglise dans les affaires politiques est à l’origine du bi-partisme qui existe au moment de la Révolution de 1789 : d’un côté le clergé, de l’autre le parti de la Révolution. Le suffrage universel instauré en 1848 exacerbe cette opposition en lui donnant toute sa dimension nationale et populaire.
- l’absence de partis constitués et la répression des associations ouvrières place l’individu seul face aux deux institutions puissantes que sont l’Etat et l’Eglise. Selon l’historien Claude Langlois, l’Eglise est designée comme « ennemie » en raison du manque de visibilité des partis politiques de droite.
4.2. Les termes de la querelle
Le camp républicain laïque et l’Eglise s’affrontent sur tous les plans :
- vision de l’homme et du monde : libre-examen vs vérité révélée
- pratiques sociales : scientisme vs dévotion/prière
- école et éducation : instruction publique vs cultes
- symboles (parisiens) : Tour Eiffel vs Sacré-Cœur
- mythes : avenir/progrès vs passé/tradition
Il n’est jusqu’à la maîtrise du temps qui ne soit motif de conflit : dans chaque village, une « querelle de clocher » oppose symboliquement la cloche de l’église à l’horloge municipale… En 1884, la clé du clocher est accordée au maire élu !
4.3. De la guerre à l’apaisement
A la fin du XIXème siècle, la France compte 95% de catholiques, pour une grande part pratiquants.
L’objectif de la laïcité ne pourra être atteint sans un engagement militant très fort, une véritable guerre menée par des « bataillons » de libre-penseurs (non-croyants), généralement issus des couches moyennes et populaires, qui s’organisent en associations et se dotent de journaux : La Libre-Pensée (1880), La Raison (1902), La Calotte (1906)… Les combattants de la laïcité ne se privent pas d’utiliser la satire et l’injure. L’historien Maurice Agulhon voit dans ce recours à la violence verbale une marque de la vie publique française, qui aurait appris en cette occasion la « hardiesse »…
Peut-être faut-il y voir l’origine de la véritable institution que représente en France la satire politique, souvent très virulente (le droit à la caricature…), exercée par les chansonniers ou les « Guignols de l’Info » à la télévision.
Les différentes religions face à la République :
- les protestants, adversaires historiques du catholicisme et de l’Eglise de Rome, sont majoritairement républicains. Comme le précise Patrick Cabanel, « la laïcité est leur maison ». Globalement plus cultivés et souvent assez bien lotis socialement, ils investissent la vie politique, ainsi que la haute administration et l’enseignement… et ils votent à gauche. Aux antipodes des actuelles sectes « évangéliques » anglo-saxonnes, ils sont foncièrement démocrates, et se retrouvent comme conseillers ou ministres dans les gouvernements de gauche (Lionel Jospin, premier ministre socialiste de 1997 à 2002)
- les juifs épousent également dans leur ensemble la cause républicaine qui les protège, et sont également présents dans la haute administration publique, et les milieux politiques de gauche.
- les catholiques ne représentent pas un bloc monolithique opposé à la République. Le Pape lui-même adopte une attitude conciliante et rappelle l’autonomie du politique : il n’est pas toujours écouté par les évêques et cardinaux français qui mènent face à lui une sorte de résistance « gallicane », et combattent souvent la République avec virulence. Pourtant il va progressivement se constituer une mouvance des « démocrates-chrétiens » qui rejoindront la République. Plus tard, certains se reconnaîtront dans le combat pour l’égalité sociale (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et seront actifs dans le mouvement syndical (CFTC Confédération des Travailleurs Chrétiens, et CFDT), prenant leur part du combat de la gauche.
L’apaisement :
Le dernier acte la guerre laïque se joue avec le vote, en 1905, de la loi de séparation des églises et de l’Etat. Malgré quelques épisodes de tension dans sa mise en application, cette loi est reçue comme une loi de conciliation. L’Etat cesse de rémunérer les prêtres, et devient propriétaire des édifices qu’il met gratuitement à disposition pour l’exercice du culte (et dont il assume les frais d’entretien !)
L’Eglise y gagne en indépendance, et finalement aussi sur le plan économique.
Alors que certains y voyaient une arme anti-religieuse, la loi a permis au contraire de garantir le libre exercice des religions.
De manière un peu curieuse, la région d’Alsace-Moselle, occupée en 1905 par l’Allemagne, est restée, après son retour à la France, sous le régime du Concordat napoléonien de 1801 : aujourd’hui encore, les prêtres et pasteurs y sont rémunérés par l’Etat.
5. La laïcité aujourd’hui
5.1. Définition de la laïcité
La laïcité tient en deux grands principes à vocation universelle :
- l’Etat garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes
- l’Etat ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte (neutralité de l’Etat et égalité des citoyens devant la loi))
Même si la plupart des pays européens estiment nécessaire une certaine neutralité de l’Etat en matière religieuse, la laïcité reste en grande part une « exception française ». Le mot lui-même n’a pas d’équivalent direct en dehors des langues latines. Le principe de laïcité n’est inscrit dans la Constitution qu’en France (depuis 1946) …et en Turquie.
La plupart des pays européens respectent des formes d’accords concordataires, même lorsqu’il y a séparation formelle de l’Eglise et de l’Etat ; certains reconnaissent une église officielle (Danemark, Royaume-Uni), d’autres laissent à l’Eglise une place importante dans la vie publique (Grèce)
Le projet de Constitution Européenne a bien failli retenir l’inscription dans le texte d’une référence chrétienne, mais s’est finalement limité à évoquer un « héritage religieux » de l’Europe.
La laïcité française va au-delà de la liberté d’expression religieuse, dans la mesure où elle assure un droit égal à ne pas exprimer publiquement de préférence spirituelle, quelle qu’elle soit (incroyance, « spiritualité humaniste »…) ; elle est une règle d’organisation de la sphère publique, et non une opinion ou un courant de pensée. Les cultes y sont des activités de droit privé associatif.
5.2. La guerre scolaire
L’école reste le terrain principal de la bataille laïque, et plusieurs occasions ont semblé réveiller la « guerre scolaire » entre l’école publique et l’école privée (manifestations de 1984). La loi Debré de 1959 a créé les écoles privées sous contrat : sans remettre en cause leur existence, la loi leur impose, en échange de subventions (rémunération des enseignants), des obligations de service public (unité des programmes et respect de la liberté de conscience).
Les écoles privées sont aujourd’hui généralement présentées comme une alternative aux faiblesses de l’école publique et un remède à l’échec scolaire (pédagogie plus individualisée, classes moins nombreuses, équipements), plutôt que comme des lieux confessionnels. Les parents qui y inscrivent leurs enfants le font plus souvent pour des raisons circonstancielles que par pure conviction religieuse.
5.3. La laïcité face à l’Islam
L’islam, qui est aujourd’hui la deuxième religion de France (4 millions de musulmans), pose à la laïcité des questions nouvelles.
En 1989, à la suite de quelques incidents, la question dite « du foulard islamique » a soulevé un vaste débat sur l’autorisation du voile à l’école pour les élèves de confession musulmane. La loi de 2005 a finalement interdit dans les établissements scolaires le port de signes ou de tenues manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse.
En 2003, l’Etat est intervenu pour créer une instance représentative du culte musulman. Les musulmans de France ont été appelés à élire des représentants qui puissent dialoguer avec les pouvoirs publics : le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) a été mis en place. Les difficultés d’intégration des populations immigrées, accompagnées de la revendication parfois virulente des identités culturelles et religieuses, ont interrogé le principe de laïcité sur la place à accorder dans l’espace public aux particularismes religieux ou autres. L’idée de garantir le libre exercice des cultes, y compris en lui accordant des avantages économiques, a permis en 1905 un compromis satisfaisant avec l’Eglise catholique. Certains proposent aujourd’hui une aide de l’état à la construction de mosquées, qui pourrait contribuer à normaliser les rapports de la société française avec l’islam.
Des adaptations, voire une redéfinition de la laïcité sont peut-être nécessaires en France aujourd’hui, face à l’évolution de la configuration des religions.. Mais le principe de laïcité reste un des fondements de la République française, qui l’a inventé.
Documents
Document 1 : dessins de presse


Document 2 : texte de Jean-Paul Willaime (CNRS)
« Les relations Eglise-Etat dans les différents pays d’Europe »
http://www.nouvellerepublique.com/rubriques/IMG/pdf/La_laicite_en_Europe.pdf
